En ouvrant la Fashion Week homme de Paris pour l’automne-hiver 2026-2027, Jeanne Friot n’a pas simplement coché une case dans un calendrier officiel. Elle a pris la parole. Au Théâtre du Rond-Point, sa collection AWAKE s’est déployée comme une expérience sensible, presque physique, où la mode se mêle à la danse et à l’engagement. Un moment dense, vibrant, qui a donné le ton dès les premières minutes.

Il faut dire que la créatrice avance avec assurance depuis sa Jeanne d’Arc 2.0 aperçue lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024. Cette image a marqué les esprits. Depuis, son public s’est élargi, fidélisé, soudé autour d’un vestiaire et de valeurs claires. L’inviter à inaugurer la semaine masculine parisienne n’a rien d’anodin : c’est la reconnaissance d’une voix devenue incontournable.

Au Théâtre du Rond-Point, tout commence dans le noir. Les fauteuils rouges disparaissent presque sous la pénombre. Puis des projecteurs puissants s’allument — et ce ne sont pas les silhouettes qui sont d’abord éclairées, mais le public. La musique, chargée de basses, traverse la salle. On ne regarde pas seulement un défilé, on le ressent. On est pris dedans.

Très vite, la scène s’anime. Vingt-trois danseur·euses du Ballet de Lorraine rejoignent les mannequins sur une chorégraphie signée Maud Le Pladec. Les corps s’entrelacent, s’opposent, se soutiennent. Les passages ne sont pas linéaires : ils respirent, accélèrent, s’intensifient. Jeanne Friot ne se contente pas de montrer des vêtements, elle questionne la manière même de les présenter. Le podium devient plateau, le défilé devient performance.

Un vestiaire assumé, sans détour

Côté silhouettes, pas de virage radical. Et c’est précisément ce qui fait la force du propos. Jeanne Friot creuse son sillon. Le tartan revient en puissance, les corsets structurent les tailles, les jupes et les robes dialoguent avec de larges bottes composées à partir de ceintures en cuir. Un jean brodé de plumes violettes capte la lumière. On reconnaît immédiatement son écriture.

Les sangles et boucles métalliques, devenues signatures, découpent les lignes et affirment les volumes. Un tailleur en tweed noir à veste courte impose une allure nette. Une robe cocktail en tartan constellé de sequins argentés, rouges et violets joue avec la brillance. Plus loin, un long manteau en simili-cuir noir porté sur un body et des cuissardes métallisées dessine une silhouette conquérante. Un tailleur pied-de-poule aux épaules larges, associé à un micro-short, détourne les codes du pouvoir avec aplomb.

La créatrice poursuit également son travail à partir de matières issues de stocks dormants. Rien n’est décoratif chez elle. Chaque pièce s’inscrit dans une continuité, dans une cohérence. Elle ne cherche pas à surprendre à tout prix : elle affirme, elle consolide. Son vestiaire parle déjà fort.

AWAKE : aimer, lutter, ne pas détourner le regard

Le titre AWAKE résonne comme un appel. Se réveiller. Ne plus rester passif. Sur scène, des tee-shirts affichent des messages clairs : « Revolution » ou « It’s Never Too Late to Fight Fascism ». Les projecteurs, braqués vers la salle, rappellent que ces mots ne sont pas abstraits. Ils visent celles et ceux qui regardent.

Dans un contexte politique international tendu, Jeanne Friot assume un positionnement frontal. Ses modèles et ses danseur·euses ne sont pas seulement là pour incarner une esthétique : ils portent des revendications, notamment en faveur des communautés LGBTQIAP+. L’engagement n’est pas un décor, il structure le défilé.

Parmi les moments les plus marquants, deux femmes en tailleurs amples — l’un noir, l’autre blanc — avancent l’une vers l’autre. Elles se fixent, se rapprochent, puis s’embrassent longuement. Autour d’elles, la chorégraphie continue de monter en intensité. En final, deux mariées se tiennent face à face et scellent leur union sous les regards. La salle se lève. L’émotion est réelle, presque palpable.

En inaugurant la PFW Men de janvier 2026, Jeanne Friot a fait plus qu’ouvrir une semaine de défilés. Elle a posé une intention. Celle d’une mode qui ne se cache pas, qui embrasse, qui revendique. Une mode qui choisit, simplement, de rester éveillée.

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